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13.03.2009

Le libre-échange ne permet pas à lui seul le développement

(À retrouver aussi sur mon nouveau site)

libreechange-300x297.jpg

Ces quarante dernières années, le libre-échange a-t-il oui ou non permis le développement des États ? Par développement, entendons celui économique mais aussi social. Retenons comme définition du libre-échange celle classique d’un système de commerce international reposant sur l'absence de barrières douanières et non douanières à la circulation des biens et des services. Au sens de
l'OMC, la notion ne s'étend pas aux mouvements de travailleurs.

Selon ses défenseurs, le libre-échange favorise à long terme le développement économique général et permet d'obtenir une meilleure efficacité en permettant une utilisation optimale des facteurs de production par la spécialisation géographique de chaque pays et région (cela renvoyant à la "théorie de l'avantage comparatif" assez bien expliquée sur Wikipedia). Il s'agirait alors d'un système gagnant-gagnant. Mais sans être révolutionnaire cette vision peut-être considérée comme étant trop optimiste et même assez simpliste, ne prenant pas en considération bien des spécificités et évolutions du marché mondial (ici, on peut renvoyer aux travaux de Thomas Piketty et Paul Krugman). Pour ses détracteurs, le libre-échange provoque des coûts d'ajustement (en terme d'emplois, d'activités, etc.) aux chocs créés par l'ouverture sur le marché extérieur. Il entraîne aussi l'apparition d'une contrainte exogène sur les politiques économiques nationales, qui deviennent plus difficile à mener afin de rechercher à réduire le chômage. Enfin, certaines catégories sociales peuvent être défavorisées par une libéralisation des échanges. Cette vision est trop stricte et n’est pas plus exacte. Ce qui y est décrit n'est pas systématique et oublie les aspects positifs engendrés par le libre-échange. Le mieux reste de faire l’analyse de la pratique du libre-échange pur (tel que défini plus haut) à partir de cas concrets depuis les années 1960 : les États d’Amérique latine et d’Asie du sud-est. Au début des années 1990, les partisans du libre-échange citaient effectivement systématiquement l'exemple du développement des "tigres asiatiques" et du "dragon" sud-coréen, considéré comme la preuve de l'efficacité de l'ouverture des frontières à la mondialisation sans contrainte. Mais à mon sens, cela était plus une explication commode qu'une réalité. À mon sens, Naomi Klein l’explique remarquablement dans son essai La stratégie du choc. À l'occasion de différentes conférences, Joseph Stiglitz également. Alors, rappelons que l'expansion des "tigres" n'était pas due au seul libre-échange, loin de là. La Malaisie, la Corée du Sud, la Thaïlande maintenaient des politiques très protectionnistes qui interdisaient aux étrangers d'acheter des entreprises nationales et de posséder des terres. L’État jouait effectivement un rôle prépondérant dans ces pays et les secteurs clés comme les transports ou l'énergie demeuraient à 100% publics. Pour bâtir et consolider leurs propres marchés intérieurs, les "tigres" avaient également fait obstacle à de nombreuses importations en provenance du Japon, de l'Amérique du Nord et de l'Europe. Ce n'était donc pas des économies du "libre-échange" mais plutôt des économies mixtes, dirigées, pour le moins assez éloigné du "consensus de Washington". Au milieu des années 1990, nous pouvons dire aujourd’hui sans être contredit que c’est sous la pression du FMI et de la toute nouvelle OMC que les gouvernements asiatiques acceptèrent d'ouvrir leurs secteurs financiers. Pour autant, ils préservèrent les lois qui mettaient leurs entreprises à l'abri des prises de contrôle étrangères et résistèrent aux pressions en faveur des privatisations. Cependant, l'ouverture de leurs secteurs financiers engendra un déluge d'échanges de devises et d'investissements dans des effets de commerce. Pour beaucoup d’économistes actuels, les investissements spéculatifs légalisés essentiellement sous pression occidentale sont à l'origine de la panique boursière qui engendra crise asiatique de 1997.

Aujourd'hui, on sait que les organismes internationaux porteurs des valeurs et des dogmes occidentaux du plus strict libre échange on profité de cette crise pour éliminer les barrières commerciales qui protégeaient encore ces marchés asiatiques.

La crise de 1997 menaçait de vider la région de ses devises étrangères et donc menaçait de fermetures de nombreuses sociétés asiatiques qui n'avaient guère d'autres choix que de se vendre à des sociétés étrangères.

Le FMI entama tardivement des négociations (a-t-il laissé délibérément la situation se détériorer ?) avec les gouvernements asiatiques en difficulté. Seule la Malaisie, en raison de son endettement relativement limité resta en-dehors de ces négociations (et aujourd'hui encore s'en sort plutôt bien). Les autres, en contrepartie de considérables prêts du FMI acceptèrent de toutes aussi importantes compressions budgétaires dans le public, et acceptèrent de se débarrasser de toutes les protections touchant le commerce et l'investissement. Les États acceptaient de revenir à leurs fonctions purement régaliennes. Dans le même temps, les pouvoirs syndicaux s'affaiblirent considérablement et les États mirent fin à bien des acquis sociaux, généralement par la voie de d'urgence, sans débats parlementaires préalables et contre l'opinion publique.

Pour l'anecdote, notons que l'ancien ministre d'Augusto Pinochet, José Piñera, alors au Cato Institute de Washington (think-tank "libertarien") déclara à l'occasion de la crise asiatique : "La chute des tigres n'est rien de moins que la chute d'un deuxième mur de Berlin, la mort de l'idée selon laquelle il existe une 'troisième voie' entre le capitalisme libéral et l'étatisme socialiste"...

En fait, nous savons désormais que l’ampleur des réformes demandées par le FMI à des économies jugées saines jusqu’alors (et qui l’étaient) firent croire que la situation était réellement catastrophique aux investisseurs, et ceux-ci amplifièrent le mouvement de retrait, au lieu de revenir dans la zone.

Aujourd’hui, la plupart des responsables de ces pressions eux-mêmes admettent au minimum l’inefficacité des vagues de privatisations. On imagine que pour les populations touchées par la destruction des services publics et le délitement concomitant des structures sociales, l'inefficacité de ces systèmes mis en place de manière expéditive est une douloureuse ironie de l'histoire...

Jeffrey Sachs déclara : "Au lieu d’éteindre les flammes, le FMI a crié 'Au feu !' en plein théâtre". L’audit du Bureau indépendant d’évaluation du FMI (paru qu'en 2003) jugea les demandes du Fonds "mal avisées, exagérées et ne touchant pas au cœur du problème".

Dès 2008, les pays asiatiques ont été très durement touchés par la crise. La Corée du Sud a un des taux d'endettement des ménages les plus élevés au monde. Concernant le continent sud-américain, nous connaissons la complexité de sa relation avec les États-Unis. Dans certains États, on peut penser qu’ils y pratiquèrent un "néo-colonialisme" comme le fit la France en Afrique par exemple. La plupart des Argentins affirment que le FMI participa à un affaiblissement très net de la puissance publique. Il est effectivement difficile de contester l’action dérégulatrice de l’organisation mondiale dans des États surendettés suite à des années de dictature (dettes qui n'ont jamais été annulées et qui avaient même été aggravées par l'augmentation en flèche des taux d'intérêt de la Fed). Aujourd'hui, la très large majorité des États sud-américains sont réticents (voire carrément hostiles) vis-à-vis du FMI, y compris les principales puissances régionales (même celles de tendance réformiste) : Brésil, Argentine, Venezuela. Là encore, leur développement (essentiellement celui du Brésil et de l'Argentine) est loin d'être du à un libre-échange absolu. On peut même considérer que la revalorisation du rôle de la puissance publique et la meilleure marche démocratique a été le meilleur outil d'un retour au développement. Dans les années 1950, les économies du Chili, de l'Argentine, de l'Uruguay et de certaines régions du Brésil étaient qualifiées de "développementalistes". C'est à dire qu'elles étaient réformistes, pragmatiques et réfléchies. Assez proche du keynésianisme, adapté à la spécificité locale. Au lieu de miser sur l'exportation de leurs ressources naturelles (dont les prix étaient d'ailleurs à la baisse) vers l'Amérique du Nord et l'Europe, elles appliquaient une stratégie d'industrialisation à l'intérieur de leurs frontières. Ces États préconisaient la réglementation voire parfois la nationalisation, du pétrole, des ressources minières et d'autres secteurs clés comme moyens d'affecter un pourcentage plus élevé des profits à des programmes de développement gouvernementaux. À cette époque se développèrent de puissants syndicats qui négocièrent des salaires intéressants. L'Argentine possédait la plus importante classe moyenne du continent, l'Uruguay avait un taux d'alphabétisation de 95% et offrait des soins de santé gratuits à l'ensemble de la population. Mais ce système restait assez fermé aux grandes multinationales occidentales et les droits sociaux y étaient relativement importants. Dès lors et à partir des années 1960, la politique étrangère américaine changea et adopta une hostilité très nette à l'égard du "développementalisme". On connaît l'interventionnisme américain qui a suivi, ainsi que la prise de pouvoir de Augusto Pinochet au Chili qui adopta les mesures économiques de Milton Friedman (avec "l’école de Chicago" et les "Chicago boys"), l'arrivée d'autres dictatures ailleurs, etc. Depuis quelques années, le Brésil et l'Argentine refusent d'ouvrir davantage leurs marchés aux producteurs du Nord sans que ces derniers adoptent la même ligne de conduite. Face au modèle nord-américain de libre-échange (ALENA), les pays du Sud s'efforcent donc de consolider les marchés régionaux (Cône sud et marché andin) ou encore opposent avec "l'alternative bolivarienne pour les Amériques" (ALBA) de Hugo Chavez (dont la pratique du pouvoir est par ailleurs sujette à de nombreuses controverses) une manière différente de concevoir l'intégration. Cette manière de faire retient particulièrement l'attention dans la mesure où elle prétend s'appuyer sur une approche coopérative qui vise à réduire les inégalités entre les pays (exemple en 2006 du Venezuela qui profita pleinement de ce rapport "coopératif" en échangeant 90 000 barils de pétrole par jour contre l'expertise de plus de 20 000 médecins et enseignants cubains). Au final, à partir de ces cas concrets et de nos expériences occidentales, on peut considérer que si le libre-échange serait évident dans un monde unifié et égalitaire, il se doit d'être régulé dans le cas contraire (le nôtre). L’analyse de Paul Krugman sur l'avantage comparatif confirme ce point de vue. On pourrait même aller plus loin et rejoindre les travaux du "prix Nobel" français Maurice Allais. Il souligne que les conditions de ce qu'il appelle le "rendement social maximum" sont souvent loin d'être appliquées. Les coûts sociaux et environnementaux de la transition peuvent être considérables et ne sont pas pris en compte dans les prix de vente. Si l'on ajoute des taux de change qui résultent davantage de décisions politiques (dans le cas de la Chine par exemple, comme j'avais pu l'écrire dans un article récemment) ou de mouvements financiers, les prix de vente à l'étranger ne reflètent pas les coûts de production et les avantages comparatifs n'ont plus guère de fondement objectif. Au final, pour Maurice Allais, la loi des coûts comparatifs (qu'il appelle loi des coûts comparés) ne vaut que lorsque les conditions de rémunération des travailleurs sont similaires (taux de salaire, protection sociale, fiscalité, conditions de travail, etc.), permettant alors une spécialisation mutuellement profitable. Comme on en est loin, il préconise la mise en place d'unions régionales - par exemple l'Union européenne - au sein desquelles ces conditions seraient peu ou prou respectées, au moins en dynamique, chaque ensemble pratiquant ensuite un protectionnisme correctif vis-à-vis des autres ensembles, en fonction de l'écart constaté dans les conditions salariales. Joseph Stiglitz, s'il ne prône pas de telles protections raisonnées, admet clairement que le libre-échange actuel a des effets majoritairement néfastes sur les pays du Sud. Il a pu constater que la libéralisation du commerce extérieur (et la privatisation des entreprises publiques estimées insuffisamment efficaces) promue par la Banque mondiale (et le FMI, dans le cadre du "consensus de Washington", comme le montrent les exemples ci-dessus) a contribué fortement à la dégradation de la situation des groupes sociaux les plus fragiles. "La mondialisation, ça ne marche pas", conclut Stiglitz. Sans récuser le principe de l'ouverture des frontières, il préconise des politiques bien plus prudentes et bien moins libérales. Dans un article de 2007 paru dans le mensuel Alternatives Économiques, on nous rappelle que, dans un tout autre domaine - l'agriculture - mais que l'on se doit d'évoquer (surtout après la crise alimentaire de l'an dernier), Marcel Mazoyer (un agroéconomiste français) a montré que l'échange international en matière agricole, en amenant à sacrifier certaines fractions de l'agriculture nationale, était générateur d'effets externes qui pouvaient être lourdement négatifs : destruction d'emplois, ensauvagement de larges portions du territoire, pollutions chimiques... Cela vaut surtout pour les pays du Sud, dans lesquels l'agriculture, malgré sa faible productivité, a le triple mérite de fournir de nombreux emplois (certes très mal rémunérés, mais permettant au moins de vivre de son travail), de réduire la ponction en devises (donc d'améliorer la capacité de ces pays à importer des biens d'équipement) et de maintenir des modes de production conformes à la durabilité. Autant d'apports qui justifieraient selon lui que les agricultures paysannes traditionnelles soient protégées des agricultures productivistes du Nord, qui les mettent à mal

Nicolas Cadène

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